Le redressement judiciaire : principes et étapes

Le redressement judiciaire : principes et étapes

Par Maître Jean-Baptiste Le Roy, cabinet Le Roy Associés

Chaque année, des milliers d’entreprises françaises traversent de graves difficultés financières. En 2025, la France a enregistré un record de près de 70 000 défaillances d’entreprises, dont plus de 21 000 redressements judiciaires1. Pourtant, une cessation des paiements ne signifie pas la fin de l’entreprise. Le redressement judiciaire est justement la procédure qui donne une seconde chance à l’entreprise en difficulté : poursuivre l’activité, sauvegarder les emplois et payer les créanciers. Cet article explique, étape par étape, comment elle fonctionne.

En résumé

  • Le redressement judiciaire peut être ouvert dès qu’une entreprise est en cessation des paiements, si un redressement reste envisageable ; il vise à poursuivre l’activité, maintenir l’emploi et apurer le passif.
  • La période d’observation dure en principe six mois, renouvelable une fois, et peut exceptionnellement atteindre dix-huit mois ; durant cette phase, les poursuites des créanciers sont suspendues et les créances antérieures ne peuvent plus être payées.
  • La procédure s’achève par un plan de continuation, un plan de cession, ou, si le redressement est manifestement impossible, par une conversion en liquidation judiciaire.

Qu’est-ce que le redressement judiciaire ?

Le redressement judiciaire est ouvert à toute entreprise qui se trouve en cessation des paiements — c’est-à-dire dans l’impossibilité de faire face à son passif exigible avec son actif disponible — mais dont le redressement paraît encore possible[^comm631-1]. Il poursuit un triple objectif : permettre la poursuite de l’activité, maintenir l’emploi, et apurer le passif.

En pratique, cette procédure concerne des entreprises de toute taille, de l’artisan individuel à la société employant plusieurs centaines de salariés, dès lors que leurs difficultés ne sont pas encore irrémédiables. Elle se distingue de deux autres procédures : la sauvegarde, ouverte à un débiteur qui n’est pas encore en cessation des paiements, et la liquidation judiciaire, prononcée lorsque le redressement est manifestement impossible. Avant d’en arriver au redressement judiciaire, une procédure de conciliation permet parfois de négocier confidentiellement avec les principaux créanciers.

Qui peut demander l’ouverture de la procédure ?

Le débiteur doit demander l’ouverture du redressement judiciaire dans un délai de 45 jours à compter de la cessation des paiements, sauf s’il a, dans ce même délai, sollicité une procédure de conciliation2.

Un créancier peut également demander l’ouverture de la procédure par voie d’assignation, dès lors qu’il justifie d’une créance certaine, liquide et exigible — sans avoir besoin d’un titre exécutoire3. Le ministère public peut, lui aussi, saisir le tribunal par voie de requête3.

Cessation des paiements : ce qui compte dans les comptes de l’entreprise

Le passif exigible regroupe les dettes certaines, liquides et exigibles, sans qu’il soit besoin qu’elles aient été réclamées ou constatées par un titre exécutoire4. L’actif disponible, lui, ne retient que les liquidités et actifs immédiatement mobilisables. Le tableau ci-dessous résume ce qui compte, et ce qui ne compte pas.

Actif disponible Compte Ne compte pas
Trésorerie et effets de commerce Caisse, banque, effets échus ou escomptables, valeurs cotées4 Créances clients non mobilisables5
Crédit bancaire Concours bancaires, avances et réserves de crédit6 Capital social non libéré7
Chèques et créances Provision d’un chèque de banque, avant prescription8 Stocks, immobilisations, créances non à terme4

Cette notion se distingue de l’insuffisance d’actif : la première est une situation de trésorerie, la seconde un déséquilibre entre l’actif et le passif du bilan, qui n’implique pas nécessairement une cessation des paiements.

Les effets immédiats du jugement d’ouverture

Le jugement d’ouverture entraîne plusieurs conséquences, destinées à protéger l’entreprise et à garantir l’égalité entre les créanciers.

  • Interdiction de payer les créances antérieures. Le débiteur ne peut plus régler une dette née avant le jugement d’ouverture9. Tout paiement effectué en violation de cette règle est nul, et cette nullité peut être invoquée pendant trois ans.
  • Suspension des poursuites individuelles. Aucune action en justice tendant au paiement d’une somme d’argent n’est plus possible contre le débiteur ; les instances en cours sont interrompues10. Il s’agit d’un principe d’ordre public international11.
  • Arrêt du cours des intérêts. Les intérêts légaux, conventionnels et moratoires cessent de courir, sauf pour les prêts d’une durée d’un an ou plus12.
  • Interdiction d’inscrire de nouvelles sûretés. Aucun créancier ne peut inscrire une hypothèque, un gage ou un nantissement sur les biens du débiteur après le jugement13.

La période d’observation : qui fait quoi ?

La période d’observation est une phase de répit, destinée à évaluer les perspectives de redressement de l’entreprise. Elle dure en principe six mois, renouvelable une fois pour une durée équivalente14, et peut, à titre exceptionnel, être prolongée jusqu’à dix-huit mois sur demande du procureur de la République15 — un délai qui rejoint celui retenu pour reporter la date de cessation des paiements en cas de fraude.

Trois organes encadrent la procédure. Le juge-commissaire veille au bon déroulement de la procédure et tranche les contestations qui surviennent. L’administrateur judiciaire — obligatoire dès lors que l’entreprise emploie au moins vingt salariés ou réalise trois millions d’euros de chiffre d’affaires16 — assiste ou représente le débiteur selon la mission confiée par le tribunal17. Le mandataire judiciaire représente l’intérêt collectif des créanciers et vérifie leurs déclarations de créances.

Contrats en cours et déclaration des créances

L’ouverture de la procédure ne remet pas en cause les contrats en cours : ils se poursuivent de plein droit, et aucune clause de résiliation automatique ne peut jouer[^comm622-13]. L’administrateur judiciaire dispose toutefois d’un droit d’option pour poursuivre ou non leur exécution. La résiliation peut aussi intervenir de plein droit, notamment lorsque l’administrateur ne répond pas dans le délai d’un mois à une mise en demeure du cocontractant. Le bail commercial obéit à un régime particulier, protecteur pour le locataire pendant les trois premiers mois[^comm622-14].

Tous les créanciers antérieurs doivent déclarer leur créance auprès du mandataire judiciaire, en principe dans les deux mois suivant la publication du jugement au BODACC[^comm622-24]. Ce délai est porté à quatre mois pour les créanciers domiciliés hors de France métropolitaine. À défaut de déclaration dans les délais, la créance n’est pas éteinte, mais elle devient inopposable à la procédure[^cass030511] — un relevé de forclusion reste toutefois possible en cas de défaillance non imputable au créancier[^comm622-26].

Les trois issues possibles : continuation, cession ou liquidation

À l’issue de la période d’observation, trois issues sont envisageables.

Le plan de continuation est l’issue la plus favorable : il est arrêté lorsque le tribunal estime qu’il existe une possibilité sérieuse de redressement, sur la base d’un bilan économique, social et environnemental établi par l’administrateur judiciaire[^comm626-2]. Il peut prévoir des délais de paiement, des remises de dettes, ou une conversion de créances en capital. La jurisprudence exige que le plan repose sur des mesures concrètes, et non sur la seule bonne volonté du débiteur[^cass170298].

Les créanciers sont consultés individuellement sur ces propositions : leur silence vaut acceptation pour un simple délai de paiement, mais refus pour une conversion en capital. Pour les entreprises de plus grande taille — plus de 250 salariés et 20 millions d’euros de chiffre d’affaires, ou plus de 40 millions d’euros de chiffre d’affaires quel que soit l’effectif — la consultation s’organise par classes de parties affectées[^comm626-29].

Le plan de cession organise la reprise totale ou partielle de l’entreprise par un tiers, afin de préserver l’activité et l’emploi. Le tribunal retient l’offre qui présente les meilleures garanties de pérennité — et non nécessairement le prix le plus élevé[^comm631-22]. Le jugement emporte cession judiciaire des contrats nécessaires à la poursuite de l’activité.

Enfin, lorsque le redressement est manifestement impossible, le tribunal convertit la procédure en liquidation judiciaire[^comm631-15]. Cette conversion peut intervenir à tout moment de la période d’observation, à la demande de l’administrateur, du mandataire judiciaire, d’un contrôleur ou du ministère public.

Nos conseils pratiques face à une procédure de redressement judiciaire

Dans notre pratique quotidienne du droit des entreprises en difficulté, nous accompagnons aussi bien des dirigeants que des créanciers confrontés à un redressement judiciaire. Quelques réflexes permettent d’aborder la procédure sereinement.

  • Agissez avant l’expiration du délai de 45 jours : une déclaration de cessation des paiements tardive peut engager la responsabilité du dirigeant.
  • Envisagez la conciliation en amont, lorsque les difficultés sont encore réversibles et que la confidentialité est un atout.
  • Déclarez vos créances sans attendre, dans les deux mois suivant la publication au BODACC, pour éviter tout risque d’inopposabilité.
  • Anticipez le sort de vos contrats en cours, notamment lorsqu’un bail commercial ou un contrat stratégique est concerné.
  • Préparez un dossier économique solide si vous êtes dirigeant, pour donner toutes ses chances à un plan de continuation.
  • Suivez de près la consultation des créanciers, car le silence gardé sur les propositions du plan produit des effets juridiques différents selon leur nature.
  • Faites-vous accompagner dès les premiers signes de difficulté : plus l’anticipation est précoce, plus les options de redressement restent nombreuses.

Foire aux questions

Qu’est-ce que le redressement judiciaire ?

C’est la procédure collective ouverte à une entreprise en cessation des paiements, mais dont le redressement paraît encore possible. Elle vise à poursuivre l’activité, maintenir l’emploi et apurer le passif, sous le contrôle du tribunal.

Quelle est la différence entre redressement judiciaire, sauvegarde et liquidation judiciaire ?

La sauvegarde s’adresse à une entreprise qui n’est pas encore en cessation des paiements. Le redressement judiciaire s’adresse à une entreprise en cessation des paiements dont le redressement reste envisageable. La liquidation judiciaire intervient quand ce redressement est manifestement impossible.

Qui doit demander l’ouverture d’un redressement judiciaire, et dans quel délai ?

Le débiteur doit le faire dans les 45 jours suivant la cessation des paiements, sauf s’il a sollicité une conciliation dans ce délai. Un créancier ou le ministère public peuvent également saisir le tribunal.

Combien de temps dure la période d’observation ?

Six mois en principe, renouvelable une fois, soit douze mois au total. Une prolongation exceptionnelle de six mois supplémentaires peut être accordée sur demande du procureur de la République, portant la durée maximale à dix-huit mois.

Que se passe-t-il si je ne déclare pas ma créance dans les délais ?

La créance n’est pas éteinte, mais elle devient inopposable à la procédure : vous ne pourrez pas participer aux répartitions. Un relevé de forclusion reste possible si votre défaillance n’est pas imputable.

Quelles sont les issues possibles d’un redressement judiciaire ?

Trois issues sont possibles : un plan de continuation, qui permet à l’entreprise de poursuivre son activité sous conditions ; un plan de cession, qui organise sa reprise par un tiers ; ou, à défaut, une conversion en liquidation judiciaire.

Anticiper plutôt que subir

Le redressement judiciaire n’est pas une fatalité : bien anticipé, il offre un cadre juridique protecteur pour reconstruire une activité viable. Mais chaque étape — délai de déclaration, choix de l’organe compétent, préparation du plan — obéit à des règles précises, dont le non-respect peut compromettre les chances de redressement.

L’équipe du cabinet Le Roy Associés, implanté à Vannes, à La Roche-Bernard et à Paris, accompagne dirigeants et créanciers à chaque étape d’une procédure de redressement judiciaire, de la prévention jusqu’à l’exécution du plan. Besoin d’un avis sur votre situation ? Prenez rendez-vous avec nos avocats pour un accompagnement sur mesure.

 

Footnotes

  1. Altares, Bilan des défaillances d’entreprises en France en 2025

 

  1. Article L. 631-4 du Code de commerce

 

  1. Article L. 631-3 du Code de commerce ; Cass. com., 28 juin 2017, n°16-10.025

 

  1. Cass., 7 février 2012, n°11-11.347 ; CA Aix-en-Provence, 23 octobre 2025, n°24/22450

 

  1. CA Bordeaux, 1er juillet 2026, n°26/00526

 

  1. CA Versailles, 7 juillet 2026, n°26/00348

 

  1. Cass. com., 23 avril 2013, n°12-18.453

 

  1. Cass. com., 5 février 2013, n°11-28.194

 

  1. Article L. 622-7 du Code de commerce

 

  1. Article L. 622-21 du Code de commerce

 

  1. Cass. com., 8 février 2023, n°21-15.771

 

  1. Article L. 622-28 du Code de commerce

 

  1. Article L. 622-30 du Code de commerce

 

  1. Article L. 621-3 du Code de commerce

 

  1. Article L. 631-7 du Code de commerce

 

  1. Article L. 631-12 du Code de commerce

 

  1. Article L. 631-14 du Code de commerce

 

 

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